Des petits détails et la goutte d'eau.
Tous les proches se relaient pour s'assurer qu'il y ait de la visite tous les jours.
Emilienne s'ennuie à l'hôpital. Elle ne peut même pas regarder ses émissions préférées, car sa cataracte l'empêche de voir les boutons de la télécommande, et elle se refuse à utiliser la sonnette, car "ils ont assez de travail comme ça je ne veux pas les embêter".
Nombreux dysfonctionnements seront observés durant son séjour. A priori rien de bien grave, sauf qu'additionnés, ça commence à faire beaucoup.
D'abord le bruit, les soins se multiplient dans les chambres et infirmières et aides soignants sortent dans la hâte... en claquant les portes!!!
Dans la chambre d'à côté, un monsieur pas très aimable passe son temps à sonner et hurler pour que quelqu'un vienne, le personnel semble excédé, et on surprend même deux employées se plaindre de lui en disant qu'il a sonné 54 fois en à peine 4 jours (Au moins, elles ont le temps de compter!). Et plus ce monsieur réclame plus le ras le bol se fait sentir, plus le temps de réponse se fait long.
Emilienne est agacée, elle le trouve pénible, elle plaint les infirmières, elle qui ne veut surtout pas déranger. Très sincèrement, je pense que de tout son séjour elle n'a jamais bippé.
On fait passer un scanner à Emilienne, des pieds aux épaules, et je dis bien aux épaules, vous comprendrez plus tard pourquoi. Comme Emilienne a des trous de mémoire, on ne parvient jamais à savoir si le matin elle a vu le médecin, ni ce qu'il lui a dit. On demande aux infirmières, elles ne savent pas, on n'a qu'à prendre rdv avec le médecin. Et croyez moi, on est loin des règles de bases de la politesse sur le ton qui est employé. Chose faite!
Le médecin est très bien, très professionnel, et est réellement disposé à discuter avec nous. Emilienne a des métastases aux poumons, sur les glandes surrénales, et un foyer au niveau du rectum (en plus des métastases au cerveau). En d'autres termes, un cancer colo rectal en cours de généralisation, avec anémie, embolie pulmonaire et oedème cérébral en complication.
On la traite pour l'embolie, pour l'oedème, et l'anémie. Pour ce qui est du cancer, ils ont besoin de faire une coloscopie pour effectuer un prélèvement avant de discuter de l'éventualité d'un traitement avec les oncologues.
Le docteur me rassure, c'est sous anesthésie générale. Si il y a de la place rapidemment, c'est bon, sinon, elle est sortante et revient sur rdv pour l'examen.
Deux jours plus tard, je découvre stupéfaite que la coloscopie a été faite sans qu'on est été prévenu. Sous anesthésie locale! Je ne suis pas médecin, et je ne sais pas si c'est problématique ou pas, mais lorsque je dis à une amie infirmière que la coloscopie était sous anesthésie locale, elle fait des bonds au plafond.
Emilienne en parle, elle a eu très mal, ils n'ont pas vraiment fait preuve de douceur et elle les a même trouvé très brusques.
Sans compter que la tumeur est à 10 cm du rectum, donc oui, elle a du avoir très mal.
Emilienne est coquette, elle continue de s'habiller, se lave toute seule au lavabo. Un jour elle s'est même lavé les cheveux au dessus du lavabo!
Quelques jours plus tard, les cheveux tous gras, je lui suggère de prendre une douche, ce qui serait plus facile. Mais Emilienne n'a jamais eu de salle de bain. Toute sa vie elle s'est lavée dans l'évier de la cuisine, alors la douche, elle ne sait pas ce que c'est. Je demande donc à une blouse de passage si on peut l'aider demain à prendre une douche. "Oui oui, pas de problème, je vais le noter sur le cahier des transmissions".
Et le lendemain, mamie a toujours les cheveux gras. Alors je récidive, pour obtenir la même réponse, et le même résultat. Un peu lasse, le troisième jour, je demande aux deux aides soignants dans la chambre de l'aider à se doucher demain, juste pour qu'elle puisse se laver les cheveux, et par sécurité pour qu'elle ne tombe pas.
Même réponse, ajouté d'un "dis donc vous avez de la chance, elle s'occupe bien de vous votre petite fille".
Ouai. Ben le lendemain elle n'avait toujours pas prit de douche.
Et puis second rdv avec le médecin, qui nous explique qu'aucun traitement ne pourra la soigner. Mamie va mourir. Pour le moment elle est "trop" valide pour rester à l'hôpital ou relever d'un centre de convalescence ou d'une unité de soins palliatifs. Ils la laissent sortir, nous laissant le temps de nous organiser bien sûr.
Nous n'avons pas les moyens pour la maison de retraite, et de toute façon nous ne le souhaitons pas. La demande d'APA ne sera pas validée tout de suite, et son logement n'est pas habitable. Ma maman l'a reprendra chez elle.
C'est alors que je demande à voir l'assistante sociale.
Cette dernière nous explique qu'une aide soignante sera prise en charge à 100 % si le médecin en fait la demande. Mais c'est tout. Rien de plus à nous apprendre qui puisse nous aider.
La veille de sa sortie, ses voisines viennent la voir. Elle nous expliqueront plus tard qu'Emilienne était persuadée d'avoir mangé, mais que l'infirmière leur a dit qu'elle n'avait rien mangé. En d'autres termes, sous prétexte de la laisser se débrouiller sans nuire à son autonomie, on n'a pas tenu compte du fait que parfois l'oedème cérébral lui faisait oublier des choses. Quelqu'un sera sans doute venu chercher son plateau sans lui proposer de réchauffer ou essayer de l'aider à manger. Après ça, Emilienne a sur le dos la diététicienne qui lui demande de manger plus, mais de supprimer les grignotages, les produits trop gras, trop sucrés... (enfin vous connaissez cette ritournelle), et... régime sans sel!
Voilà, quand on va mourir on doit faire encore plus attention à sa santé!
Et puis les voisines ont amené une plante. Curieux, j'y suis passée quelques heures après elles mais il n'y avait plus de plante... vous avouerez que bien qu'anodine et ridicule, la disparition de la plante a de quoi surprendre!
Mardi 1er septembre, mamie sort de l'hôpital, maman vient la chercher en fin de matinée. Elle qui était si contente de sortir de cet endroit, elle semble contrariée.
La journée a mal commencé, dit-elle à ma mère.
"Je me suis fait rouspéter".
Et c'est ainsi que Emilienne raconte à ma mère qu'elle a voulu aller aux WC mais qu'elle n'a pas eu le temps d'arriver. Elle s'est fait dessus. Un homme est entré dans la chambre (un aide soignant après vérifications de l'hôpital), et l'a rouspété, lui a crié dessus en lui disant qu'elle n'aurait "pas du", qu'il "ne fallait pas faire ça". Ce dernier est sorti et lui a ramené une alèse avec du produit antiseptique dessus et l'a donné à Emilienne, afin qu'elle nettoie elle-même le sol
SUITE...